L’État-nation et le nationalisme

L’État-nation et le nationalisme

(André Dréan)

En cette fin de siècle, il est difficile de faire l’impasse sur le déferlement d’exigences nationalistes. Le nationalisme semble être devenu l’idéologie de masse la plus partagée dans le monde. Tous les Etats sont aujourd’hui reconnus comme nations même lorsque, à l’évidence, ils ne correspondent pas au modèle de l’Etat-nation qu’ils disent incarner. Rien n’indique que la multiplication des nationalismes et des Etats va prendre fin dans le proche avenir. Ce n’est pas le moindre paradoxe de la triste époque dans laquelle nous vivons : plus que jamais le capitalisme tend à s’affranchir des limites qui l’entravent, en particulier des limites constituées par les frontières. Mais la crise du modèle de l’Etat-nation qui accompagne l’affirmation du caractère supranational du capitalisme, loin d’effriter les fondations du nationalisme paraît au contraire les avoir consolidées. En même temps, le nationalisme d’aujourd’hui, par bien des côtés, n’est pas la simple reconduction de celui d’hier. Pour nous opposer à l’appel empoisonné des nationalistes, quels que soient les costumes de scène qu’ils endossent, nous ne pouvons nous contenter des banalités de base de la critique. Il est nécessaire de réfléchir par nous-mêmes sur la situation sans précédent à laquelle nous sommes confrontés. En ce sens, l’étude d’Hobsbawm, Nations et nationalismes depuis 1780 [1] est l’un des rares livres qui puissent nous donner des indications. Même s’il fleurte parfois trop avec les conceptions des adeptes du matérialisme historique – pour lui, les Etats centralisés comme l’URSS auraient eu au moins le mérite de contenir les tendances séparatistes – il est loin d’en rester à leur rabâchage sclérosé sur cette question maudite. Ici, nous avons choisi de dégager quelques pistes, indispensables à notre propre réflexion.
Le monde à l’envers de l’idéologie nationaliste
Le mérite d’Hobsbawm est de renverser la perspective du nationalisme. Pour les nationalistes, les nations sont des entités, sinon immuables, du moins universelles, qui expriment les besoins génériques des êtres humains d’être associés et identifiés à des communautés historiques stables. Il en découle qu’il serait possible de donner des définitions générales du phénomène national, communes à n’importe quelle phase de l’histoire humaine. La nation pourrait être définie par des critères objectifs (le territoire, la langue, la culture, voire l’économie…) et même par des critères subjectifs (la conscience de partager telles valeurs identitaires, la volonté de les réaliser…). Bref, pour les nationalistes, la nation est définissable a priori et la formation de l’Etat national ne ferait que sanctionner a posteriori l’aspiration populaire à la constituer. Hobsbawm montre qu’il n’en est rien. Le terme même de nation est antédiluvien mais le sens a évolué au cours de l’histoire. Il n’y a rien de commun entre, par exemple, la nation des écoliers de la Sorbonne à l’époque de la Renaissance au XVIe siècle, expression synonyme de corporation, et la nation qui est apparue, à l’époque des révolutions au XVIIIe siècle. En réalité, les nations sont des phénomènes historiques récents. Le monde réel des nations n’a rien à voir avec le monde à l’envers des nationalistes. L’histoire effective montre que, en règle générale, les nations sont façonnées par les Etats et les nationalistes et non l’inverse. Dans l’histoire, l’apparition de l’Etat a précédé celle de la nation mais la notion même d’Etat-nation, plus récente, montre la liaison intime entre les deux. Dissociée de l’Etat, la nation perd toute consistance quelles que soient les tentatives des prétendus nationalistes révolutionnaires pour démontrer le contraire. Du caractère historique du phénomène national, il découle que les fameux critères sont soumis à des révisions presque constantes. En réalité, à chaque crise que traverse l’histoire des nations, c’est la raison d’Etat qui tranche dans le vif.

L’Etat-nation et les jacobins
La nation, au sens moderne du terme, est apparue pour la première fois à l’époque de la Révolution française. Là fut pensée et mise en oeuvre la conception bourgeoise jacobine de l’Etat-nation, en particulier en ce qui concerne les notions de territoire et de frontière. Pour les jacobins, la définition de la nation était liée à celle de l’Etat, Etat territorial, non morcelé et indivisible. Elle reposait sur la souveraineté du peuple, lequel était censé avoir arraché le pouvoir d’Etat des mains de l’individu souverain, le monarque, pour l’exercer par le biais des délégués à la Convention. Le critère de la nationalité était donc la citoyenneté. Hobsbawm souligne avec raison que la conception que les sections de sans-culottes avait de la nation dépassait quelque peu le cadre de la définition jacobine. Car les révolutionnaires des sections étaient hostiles aux aristocrates mais aussi aux bourgeois, accapareurs des biens féodaux, spéculateurs sur les fournitures à l’armée, etc. Ils se considéraient comme le fer de lance de la révolution européenne et aspiraient à l’étendre au-delà des frontières. Les jacobins, eux, héritaient de la centralisation de l’Etat, bien entamée sous la monarchie qui définissait l’Etat comme entité territoriale, limitée par des frontières qui ne recouvraient déjà plus les domaines de l’aristocratie. Ils parachevèrent l’oeuvre centralisatrice de la monarchie. Ils firent de l’Etat-Nation la communauté en quelque sorte générique, face à laquelle les antiques communautés étaient vues comme des entraves à la réalisation de la citoyenneté. Dans leur esprit, le pacte social reposait sur l’adhésion des individus présumés émancipés, les citoyens, aux valeurs de l’Etat républicain. Par suite, pour les étrangers, l’acquisition de la nationalité française était possible, mais selon les modalités de l’assimilation des mêmes valeurs. Les critères culturels, linguistiques, économiques, etc. qui prirent de l’importance par la suite étaient présents à l’époque jacobine. Le manque d’homogénéité entre les citoyens, dans tous les domaines de leur vie non politique, ne pouvait que miner, à long terme, la puissance de l’Etat central. Mais ils étaient subordonnés au critère politique : le statut de citoyen.

La nation et l’économie libérale
Néanmoins, même en France, pour la bourgeoisie de la fin du XVIIIe siècle, la mainmise sur le pouvoir d’Etat n’était que le prélude à la consolidation de la puissance qui lui était propre : l’économie. Dès l’aube de l’industrialisation, les apôtres de l’économie politique, en Angleterre, ne tenaient pas compte des phénomènes nationaux. Pour les plus doctrinaires d’entre eux, même l’existence de territoires limités par des frontières d’Etat apparaissait comme antagonique avec la libre concurrence, condition primordiale de la libre accumulation du capital. Dans leur esprit, le territoire sur lequel le capital global opérait était le marché mondial en cours de constitution, champ de bataille entre les capitaux particuliers. Néanmoins, ils étaient bien obligés de reconnaître que l’accumulation du capital, comme phénomène concret et non pas comme idée abstraite, s’effectuait à partir de pôles déterminés, en gros à partir des Etats-nations d’Europe en formation. En fin de compte, aucun d’entre eux ne niait les avantages que pouvaient présenter les Etats et les colonies qui y étaient rattachées, avantages hérités des guerres mercantiles pour le contrôle du marché mondial entre les monarchies européennes. Les Etats centralisateurs constituaient autant de serres chaudes à l’abri desquelles le capital pouvait proliférer à condition qu’ils en stimulent l’accumulation par des mesures appropriées. Même les libres échangistes les plus fanatiques n’ont jamais voulu détruire les fonctions économiques des Etats. D’où l’invention du concept d’économie nationale pour tenir compte de l’existence des Etats. Hobsbawm a raison d’affirmer que, dans les zones développées du capitalisme, la constitution de nations qui reposaient sur la combinaison Etat-économie nationale fut l’un des phénomènes essentiels du XIXe siècle. Mais la nation était reconnue comme entité viable à condition qu’elle soit compatible avec le progrès, le progrès de l’accumulation et de la centralisation du capital. A l’époque, le principe des nationalités du libéralisme n’était donc pas inconditionnel. Il excluait nombre de zones encore peu touchées par le capitalisme et, en particulier en Europe, des régions qui étaient déjà partie intégrante des Etats centralisés.

Nation et culture
Il est peu connu que les critères culturels, linguistiques et raciaux de la nationalité sont apparus assez tard et qu’ils ne sont devenus décisifs qu’au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, en Europe. Hobsbawm souligne que l’identification de la nationalité à la langue n’a joué à l’origine que pour les lettrés qui, comme dans l’Allemagne morcelée en principautés jusqu’à la constitution du Reich, n’avaient en commun que la langue littéraire, vecteur principal de la diffusion de la culture à prétention nationale, langue qui leur servit ensuite pour investir l’appareil d’Etat. De façon générale, les langues, qui devaient accéder plus tard au statut de langues nationales, ne pouvaient jouer alors que des rôles très modestes, pour ne pas dire nuls, dans la formation de la conscience nationale des illettrés, à peine issus du Moyen Age dans la majeure partie de l’Europe. Il en est de même pour la culture. Il est certain que les nationalistes, pour avoir l’aval des populations qu’ils courtisaient, tentèrent de plus en plus de spéculer sur des traditions, les coutumes, les langues, les religions, etc. auxquelles elles pouvaient parfois s’identifier. De là le mythe nationaliste de la communauté de culture, y compris religieuse, stable et même étrangère au brassage des populations et des cultures. En quelque sorte préétablie, elle n’aurait attendu que des conditions favorables pour apparaître au grand jour sous la forme de l’ Etat national. Hobsbawm rappelle d’ailleurs que, parmi les principaux inventeurs du nationalisme culturel et linguistique, certains provenaient de la maison marxiste confrontée au problème des nationalités dans l’empire d’Autriche-Hongrie en pleine décomposition à la fin du XIXe siècle. Mais, il n’y a pas eu, en règle générale, de continuité entre les facteurs hétérogènes du protonationalisme populaire, comme il l’appelle, et ceux, homogènes, propres à l’Etat-nation. En réalité, les langues nationales furent des créations à moitié artificielles, qui n’avaient parfois que des relations lointaines avec les langues vernaculaires qu’elles prétendaient représenter et standardiser. Leur diffusion était impensable sans la généralisation de l’instruction de masse, bref, sans l’intervention de l’Etat. C’est par la suite, lorsque l’homogénéité en matière de langue et de culture sous l’égide de l’Etat commença à devenir effective, qu’elles devinrent des critères centraux de la définition de la nation.

Le nationalisme comme phénomène de masse
Pour Hobsbawm, il n’est pas question de nier que le nationalisme, au cours de la période qui va de la Commune à la Grande Guerre, ait pu, peu à peu, s’affirmer comme phénomène de masse, en Europe, puis ailleurs. L’élargissement de la base du nationalisme, en particulier de la variante culturelle, linguistique et raciale, était à l’évidence lié à la modification de la structure de classe de la société. L’industrialisation des Etats d’Europe, nationaux ou multinationaux, disloquait ce qui restait de la société antérieure, accélérait le dépeuplement des campagnes et la croissance des villes, engendrait des migrations et des brassages de population sans précédent, etc. En Europe, le nationalisme, dès la fin du XIXe siècle, apparaît de plus en plus comme la réaction des couches moyennes rurales paupérisées, menacées de disparition, et des couches moyennes urbaines déstabilisées par la Grande Dépression de la fin du siècle dernier. De telles couches étaient terrorisées par la montée des classes dangereuses et recherchaient des boucs émissaires pour expliquer leur malheur : les étrangers assimilés parfois à des dangereux révolutionnaires. Le nationalisme trouvait refuge dans les bras des monarchistes, des cléricaux et des racistes qui, tous, communiaient dans la haine de la révolution. Mais les classes dangereuses, en particulier la classe ouvrière, n’étaient pas insensibles à l’appel du nationalisme. Hobsbawm signale l’un des principaux paradoxes de l’époque. La classe ouvrière était certes hostile à la bourgeoisie. Mais elle revendiquait aussi d’être reconnue comme partie intégrante de l’Etat. Les ouvriers aspiraient à bénéficier du statut de citoyen. Or, l’idée de citoyenneté était liée à celle de nationalité, en particulier en France. La démocratisation pouvait donc aider les Etats à résoudre les problèmes d’acquisition de légitimité aux yeux de leurs citoyens, y compris lorsque ces derniers les contestaient. Le nationalisme pour être républicain n’en restait pas moins du nationalisme. La contradiction éclata lorsque, dès la déclaration de guerre, les mêmes ouvriers qui avaient parfois combattu ferme la bourgeoisie furent saisis de ferveur patriotique pour la défense de leur patrie respective. Au début, du moins.

Le wilsonisme et le principe des nationalités
D’après Hobsbawm, la Première Guerre mondiale et la paix de Versailles constituèrent des étapes décisives dans l’histoire du nationalisme. D’abord, les lendemains de Versailles donnèrent l’occasion d’appliquer le principe des nationalités définis par Wilson, principe d’ailleurs partagé par Lénine et les héritiers du marxisme-léninisme. Le principe wilsonien ne différait pas dans le fond du principe libéral. Il exigeait aussi que les frontières d’Etat et les frontières de nationalités, culturelles et linguistiques, coïncident. Mais il abandonnait la notion de seuil : quelle que soit leur taille, les communautés, ainsi définies comme nations potentielles, devaient avoir la possibilité de former l’Etat territorial de leur choix, grâce auquel elles exerceraient leur souveraineté. Hobsbawm fait remarquer avec finesse que l’autodétermination wilsonienne ne fit qu’aggraver la situation. En Europe, elle ne fut mise en oeuvre qu’avec l’accord des Etats victorieux, en règle générale à titre d’Etats tampons contre la poussée révolutionnaire venue de l’Est. Mais, vu l’imbrication des communautés et leur dispersion sur des territoires non connexes, le principe de la coïncidence territoriale entre Etat et nation ne put être réalisé que par la violence intercommunautaire, parfois poussée au paroxysme, associée à celle de l’Etat. Réalisé, le nationalisme des minorités nationales d’Europe apparut aussi réactionnaire que celui des Etats multinationaux dont elles avaient été partie intégrante. Ensuite, les lendemains de Versailles révélèrent l’extention de la zone d’influence du nationalisme aux colonies. Tous ceux qui prétendaient agir au nom des peuples opprimés dans les empires coloniaux parlaient en nationalistes. Hobsbawm montre qu’ainsi, ils adoptaient désormais la langue des Etats oppresseurs qu’ils affirmaient combattre. En réalité, les futurs leaders visaient à constituer des Etats à partir des zones colonisées. Les territoires qu’ils présentaient comme des entités nationales potentielles, en fonction des critères wilsoniens, voire marxistes-léninistes, étaient des créations récentes de la conquête coloniale, en particulier du partage du monde entre les Etats colonisateurs d’Europe, à l’exception notable de la Chine et de quelques autres Etats asiatiques antédiluviens. Les zones coloniales ne pouvaient être identifiées au modèle territorial de l’Etat-nation. Les élites nationalistes, éduquées à l’occidentale, en étaient elles-mêmes à moitié conscientes puisque, comme le rappelle Hobsbawm, elles déploraient l’indifférence, voire l’hostilité, envers l’idée nationale des populations qui étaient l’objet de leur propagande. Elles attribuaient leur échec à la politique des colonisateurs qui utilisaient le tribalisme millénaire des peuples colonisés. Mais le succès relatif du << diviser pour régner << prouvait a contrario que l'attachement des diverses populations n'allait pas encore à la communauté nationale imaginée par les élites mais aux multiples formes de communautés traditionnelles. Néanmoins, avec la pénétration du capitalisme dans les colonies et la décomposition concomitante de telles communautés, des réactions, parfois insurrectionnelles, contre les oppresseurs étrangers et les compradores locaux commencèrent à apparaître. Les nationalistes avaient désormais la possibilité d'utiliser le potentiel de révolte à condition de modifier quelque peu leur programme et leur langage. Il devenait indispensable de tenir compte des aspirations confuses des populations s'ils voulaient leur faire jouer le rôle de chair à canon de l'idéal national.

Marxisme-léninisme et nationalisme radical
Pour Hobsbawm, la victoire apparente de la révolution russe fut décisive sur le cours du nationalisme. La participation de l'URSS et des partis qui lui étaient inféodés à la Seconde Guerre mondiale, présentée comme guerre de libération contre le fascisme, l'assimilation du fascisme à la trahison de la nation, en particulier en France, etc. accéléraient les retrouvailles entre le nationalisme et le marxisme-léninisme. En effet, les nationalistes qui aspiraient à créer des Etats indépendants ne pouvaient manquer de voir dans les prétendus Etats socialistes, qui affirmaient être les défenseurs de toutes les nations opprimées par les Etats impérialistes, leurs alliés privilégiés. Même en Europe, les séparatistes en vinrent à adopter l'idéologie marxiste-léniniste qui tranchait avec leur généalogie, marquée par leur association avec le cléricalisme, le royalisme et même le fascisme. Elle leur permettait de troquer leurs costumes défraîchis pour ceux de nationalistes révolutionnaires, plus aptes à capter l'attention des populations désorientées dans la mesure où ils leur promettaient de combiner libération nationale et sociale. Même ceux qui n'étaient pas inféodés à Moscou apparaissaient ainsi sur la scène de la lutte contre l'impérialisme, en particulier celle contre l'hégémonisme américain, bien que, dans la réalité, ils n'aient jamais voulu autre chose que l'adaptation du modèle de l'Etat-nation aux conditions locales au sein desquelles ils opéraient. La suite le prouva à l'évidence. La décolonisation, même lorsqu'elle ne fut pas réalisée avec la bénédiction des Etats coloniaux, mais à la suite de révoltes avortées, comme en Algérie, montra quel était le sens réel de leur phraséologie révolutionnaire : prendre le pouvoir d'Etat et tenter de construire à l'échelle locale, sur la base de la nationalisation de secteurs clés de l'économie, quelque chose d'assez proche en principe du modèle européen de l'économie nationale. Dans la plupart des cas, de telles mesures ne permirent même pas d'améliorer la situation des populations concernées et d'échapper à la tutelle des maîtres du marché mondial. Pour le reste, comme les Etats issus de la décolonisation étaient assis sur des mosaïques de communautés culturelles, linguistiques, religieuses ancestrales, ils héritaient de toutes leurs contradictions, en particulier des luttes entre chefs de clan pour monopoliser le pouvoir, sans compter les multiples frictions entre Etats liées à la rectification des frontières coloniales.

Le nationalisme aujourd'hui
A l'aube du troisième millénaire, marquée par l'implosion de l'Etat soviétique et des Etats satellites, il paraît étrange qu'Hobsbawm insiste sur le déclin du nationalisme. C'est que, face à la multiplication d'Etats à prétention nationale et à l'exacerbation des haines nationales, il tient à souligner l'impasse que constitue le modèle de l'Etat-nation. La nation, qui passe toujours pour quelque chose de très concret, est en réalité devenue très abstraite. L'identification à la représentation nationale est de plus en plus imaginaire et personne, pas plus les simples citoyens que les chefs d'Etat, n'est capable d'expliquer ce que l'appartenance nationale veut dire, sinon l'exclusion d'autrui. L'Etat-nation et le nationalisme sont en crise, en particulier dans leur version wilsonienne et marxiste-léniniste, crise d'ailleurs à moitié avouée par les leaders nationalistes qui abandonnent peu à peu, sous n'importe quelle lattitude, les références précédentes, en particulier le couple Etat-économie nationale, pour spéculer sur des identifications, plus ou moins effectives, à l'ethnie, à la culture, à la langue, à la religion, voire à la race. Car, vu les mutations catastrophiques et sans précédent du capitalisme mondial, les composantes traditionnelles du nationalisme, la composante économique en premier lieu, qui favorisaient l'identification des populations à leur Etat perdent de leur force même si elles ne disparaissent pas en totalité. La mondialisation accélérée du capital, sur fond de désagrégation et de transformation rapides des structures sociales, permet à ce dernier de transgresser les limites des Etats nationaux. Il favorise même la multiplication de minuscules Etats, voire d'Etats-cités comme Singapour, qui sont des pôles d'accumulation et de circulation des capitaux. Par suite, il ne reste pas grand-chose du programme nationaliste sinon de très vagues références à des communautés et à des traditions plus ou moins inventées et parfois l'illusion de pouvoir renouer avec le modèle préwilsonien. Voilà ce qui distingue les fondamentalistes religieux des nationalistes laïques. Les fondamentalismes ont aujourd'hui le vent en poupe comme idéologies de substitution à la faillite du mythe du progrès, y compris dans la version marxiste-léniniste du progrès émancipateur. Les fondamentalistes ont la prétention de revenir aux valeurs figées des origines mythiques, en principe du moins. Ils prétendent donc donner des réponses précises aux questions angoissantes de l'époque. Mais, comme l'indique Hobsbawm, aujourd'hui, l'absence même de programme précis des diverses variantes du nationalisme jouent en leur faveur. Au point que, en Europe même, n'importe quelle revendication locale, régionale, voire sectorielle contre la bureaucratie de l'Etat central, est susceptible, dès qu'elle le peut, d'endosser le costume national, de préférence dans la version culturelle et linguistique. En réalité, le nationalisme est le catalyseur de phénomènes plus profonds. Il est sans cesse alimenté par la désorientation des populations, traumatisées et parfois acculées à la simple survie par l'évolution catastrophique du capitalisme à l'échelle planétaire, atomisées et déracinées, avides de repères grâce auxquelles elles puissent donner sens à leur vie, du moins la supporter quelque peu. Là, les antiques relations familiales, claniques, tribales, etc. peuvent jouer des rôles d'identification bien que, dans la réalité, elles soient depuis belle lurette ravagées par l'économie, absorbées par elle et servent même de base à la constitution de mafias comme le montre l'exemple des groupes séparatistes dans l'ex-empire soviétique. L'identification nationale, l'intégrisme national même, quelles que soient les justifications délirantes qu'il puisse inventer, y compris religieuses, a alors pour fonction essentielle de désigner les boucs émissaires, les étrangers qui, comme étrangers, sont des ennemis en puissance et qui, à notre époque héritière de l'industrialisation forcenée des Trente Glorieuses, campent même au coeur des Etats d'Europe. D'où le fond commun de toutes les variantes du nationalisme d'aujourd'hui : la xénophobie. Tous les Etats ont donc la partie facile pour persécuter les étrangers, les chasser, fermer leurs frontières, etc. même si, avec l'accélération de la mondialisation, ils sont en train de perdre des pans entiers de leurs fonctions traditionnelles.

La France et le nationalisme
Nous ne pouvons conclure cette brève approche sans aborder la situation à laquelle nous sommes confrontés en France, situation que Hobsbawm ne fait qu'effleurer. En France aujourd'hui, il est de bon ton, face à la poussée de xénophobie de type fasciste, avec les connotations racistes qui lui sont propres, d'assimiler nationalisme et fascisme. Pour lutter contre la xénophobie, sanctionnée et aggravée par les mesures du pouvoir d'Etat, qui accentue l'antagonisme entre présumés nationaux et présumés étrangers, il faudrait affirmer l'intangibilité des principes de la démocratie. Tel est le credo de l'opposition spectaculaire à la menace fasciste, fascisme qu'elle réduit d'ailleurs de façon étroite à celui du parti de Le Pen. Mais c'est oublier, ou faire mine d'oublier, que les fameuses valeurs universelles de la citoyenneté, y compris en matière d'assimilation, sont en réalité singulières, caractéristiques de l'Etat-Nation tel qu'il s'est constitué en France au cours de l'histoire récente. Ce sont des valeurs nationales. C'est oublier aussi que leur réalisation a toujours été très élastique, subordonnée en priorité aux nécessités de l'économie nationale et de la raison d'Etat. Elles ont donc toujours été très restrictives, à l'exception de brèves périodes de l'histoire comme celle des Trente Glorieuses, où le capital national avait besoin de la force de travail d'origine étrangère, en provenance des colonies et des néocolonies. Brandir le drapeau défraîchi de la prétendue république universelle contre tel et tel parti, tel et tel leader, même aussi démagogue que Le Pen, qui affirme lui aussi représenter les valeurs de la république, c'est, au mieux, ne rien comprendre à l'Etat-nation et aux sources du nationalisme contemporain, c'est, au pire, partager les mêmes valeurs fondamentales. Pour preuve, il n'y a qu'à voir l'influence des idées de ce démagogue non seulement chez les paysans et les boutiquiers, base habituelle de l'ultranationalisme en France, mais aussi chez ce qui reste des ouvriers. La communauté de la classe ouvrière, qui s'était constituée avec l'industrialisation du pays, est en cours de dislocation, sur fond de crise du travail liée à la relative désindustrialisation. Or, en France, les valeurs de classe, malgré le potentiel de révolte qu'elles peuvent encore symboliser, sont depuis longtemps liées aux valeurs de l'Etat-nation, protecteur de l'industrie nationale. Là, les thèmes sur la décadence nationale rencontrent des échos certains parce qu'ils correspondent à l'idée que ce font les ouvriers français de leur propre décadence comme facteur indispensable à la mise en valeur du capital national. Entre la défense de l'économie nationale et la défense de la nation, il n'y a pas aujourd'hui de muraille de Chine, pas plus qu'il n'y en avait hier entre le socialisme national et le national socialisme. Les apôtres de la démocratie, parfois situés dans la militance à prétention révolutionnaire, font mine de ne pas comprendre la généalogie du fascisme comme phénomène de masse. Ils dénoncent même parfois le parti ultranationaliste de Le Pen comme celui de la trahison des traditions républicaines de la France et cherchent à réchauffer l'idéologie putréfiée de la résistance nationaliste au fascisme. Ils ne sauraient mieux avouer que le couple démocratie-nation est indissociable et dévoiler sur quelles bases ils comptent diriger et encadrer le spectacle de la résistance à genoux contre la montée du fascisme. De plus, face à l'autoritarisme du pouvoir d'Etat, les déçus de la centralisation dans les régions périphériques sont quelque peu sensibles aux appels de sirène des autonomistes, voire des séparatistes. La désertification engendrée par la centralisation de l'économie, en particulier dans le domaine de la culture, relèverait de la responsabilité exclusive du pouvoir central. Face à la standardisation générale de la survie, de plus en plus atomisée, désespérée et vide de sens, le besoin de trouver des repères et de renouer avec la sociabilité passe par la valorisation de prétendues cultures particulières qui, en règle générale, sont présentées comme des traces de traditions populaires bridées par l'Etat. Et les gens qui y trouvent refuge sont prêts à oublier ce que de telles traditions avaient d'exclusif, de borné et d'autoritaire. Les naïfs partisans des leaders séparatistes jurent qu'il n'est question pour eux que de culture, rien que de culture. Mais, en l'occurrence, la culture est la poursuite de la politique par d'autres moyens. L'apologie des différences culturelles apparaît comme l'un des moyens essentiels pour les mobiliser derrière de tels leaders qui aspirent à conquérir du pouvoir, y compris par la violence, dans leurs zones d'influence régionales respectives et, bien entendu, à faire des affaires dans le cadre de l'Europe. Le pouvoir d'Etat, fidèle à la tradition jacobine, est agacé par de telles gesticulations nationalistes. En même temps, il est prêt à lâcher du lest, voire à donner libre champ à certaines mafias nationalistes comme le montre l'exemple de la Corse. Désormais, le relativisme culturel est étendu aussi aux communautés d'immigrés originaires du Tiers-Monde. Sans nier les facteurs de solidarité qu'elles peuvent encore posséder, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur leurs côtés bornés, en particulier leur hiérarchie de type patriarcale, sur lesquels prennent appui les nationalistes, des derniers marxistes-léninistes aux intégristes musulmans. En France, elles apparaissent comme des valeurs refuges parce que le pouvoir d'Etat, en vertu du principe jacobin de l'assimilation individuelle, les persécute comme telles. Mais de là à en faire des pôles de résistance radicale à l'Etat !

* * *
En France comme ailleurs, le nationalisme est moins que jamais susceptible d'apporter des solutions aux questions de fond que soulève l'évolution catastrophique de la société contemporaine. En règle générale, il détourne les individus, même ceux qui sont quelque peu révoltés par la condition qui leur est faite, de l'essentiel : la lutte contre le capitalisme. Il les illusionne sur la possibilité d'améliorer leur survie à condition qu'ils acceptent d'être identifiés aux diverses communautés nationales offertes sur le marché de l'idéologie, présentées de façon mythifiée et nostalgique comme autant de traces palpables de sociabilité précapitaliste. En réalité, de telles communautés, sous la houlette des leaders nationalistes, les dominent, les utilisent et, en fin de compte, les privent de liberté. Nous sommes pour que les individus reprennent le chemin de la communauté, qui a déjà existé dans l'histoire de l'humanité, y compris en Europe, dans l'histoire récente, à travers les combats contre le capital et l'Etat. En ce sens, pas plus aujourd'hui qu'hier, les individus révoltés ne partent de rien pour réaliser leurs objectifs et leurs rêves. Ils prennent appui sur leur histoire. Mais la conquête de la liberté, liberté à la fois individuelle et collective, reste la condition primordiale de la sociabilité retrouvée. Lorsque la liberté est absente, la communauté n'a plus de sens. Elle est synonyme de domination.

NOTE :
(1) – Editions Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1992.

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Proletariado Revolucionário. A mijar na Reacção desde … há muito tempo!

Já te dou o eterno retorno!


Consumismo


Alberto Pimenta no Café Concerto (Rádio Comercial – 1980)

 

Alberto Pimenta, nos primeiros meses de 1980 – suponho que tenha sido em Fevereiro – foi convidado do programa Café Concerto, da Rádio Comercial, para contar a sua experiencia de 1977, no Jardim Zoológico, quando esteve numa jaula, em exposição, durante algumas horas. No referido Jardim conversou em 1980, com Aníbal Cabrita e Jorge Falorca, sobre esse acontecimento e outros.

A conversa foi apresentada entre as 23h e as 24h numa das primeiras emissões do Café Concerto, programa que tinha começado a ser emitido em 4 de Fevereiro de 1980. Aqui fica a última hora desse programa, numa gravação, já com 30 anos, que descobri numa velha cassete. O som não será o melhor mas…

Alberto Pimenta no Café Concerto (Rádio Comercial – 1980)

Retirado do site do Café Concerto.


Benjamin Péret insultando um padre


Quand la montagne accouche d’une souris : le groupe Krisis à la recherche des limites indéapassables du système

(Charles Reeve)
Les écrits du groupe Krisis, constitué autour du sociologue Robert Kurtz et éditeur en Allemagne de la revue du même nom, étaient peu connus en France. Cette lacune est désormais réparée par la publication du Manifeste contre le travail.(1)

La critique de la morale du travail, dans la pensée de gauche, donne un ton et une fraîcheur à un texte où Krisis tente de caractériser la situation actuelle du capitalisme. Il s’agit d’abord pour eux de démonter les recettes réformistes prétendant corriger les méfaits du capitalisme de casino : les nostalgies keynésiennes, les revendications d’un salaire social, ou encore la taxe Tobin-Attac. Pour Kurz et ses amis, la spéculation est la conséquence de la crise de l’investissement et non le contraire(2). « C’est le critère de la rentabilité même, ainsi que ses bases, qui sont celles de la société de travail, qu’il faut attaquer comme obsolètes. » (p.74). Krisis se démarque aussi des projets des divers courants socialistes qui ont cru faire des revendications quantitatives, les luttes économiques et syndicales, le levier de l’émancipation sociale. Ce processus d’intégration est aujourd’hui suivi par l’éclatement du monde ouvrier ; terrain sur lequel « sonne le glas de la gauche classique » (p.86). C’est pourquoi, dans les projets de sa refondation, « la nostalgie social-démocrate et keynésienne se substitue à la rupture avec les catégories du travail » (p.87). Krisis souligne la nature étatique des projets de salaire social et de revenu garanti, recoupant en cela d’autres critiques(3).

Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil ! Concernant la critique du réformisme moderne, Krisis répète – avec un goût prononcé pour la suffisance -, ce qui a déjà été écrit. Cas d’école très répandu, à les lire il semble que la critique du capitalisme contemporain aurait commencé le jour où ils se sont mis à réfléchir. Mis à part quelques références au « situationnisme » et aux courants du gauchisme italien, quelques formules qui rappellent Le droit à la paresse de Paul Lafargue (jamais cité), on balaye tout sans distinction et on jette, pêle-mêle, le pire comme le meilleur dans les poubelles de l’histoire. Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir le mouvement ouvrier réduit au syndicalisme, simple élément « accélérateur de la société du travail ». Fait significatif, on cherchera en vain, dans ce Manifeste la moindre allusion aux ruptures révolutionnaires du XXe siècle ou une seule référence aux courants révolutionnaires du marxisme et de l’anarchisme.

Une idée centrale constitue l’ossature des analyses de Krisis : le capitalisme est un système dont le but est « la société de travail », « L’histoire de la modernité est l’histoire de l’instauration du travail » (p.45), « Le travail est une fin en soi dans la mesure même où il sert de vecteur à la valorisation du capital argent, à l’augmentation infinie de l’argent pour l’argent. Le travail est la forme d’activité de cette fin en soi absurde. » (p.33) Jamais ce vecteur-travail n’est défini comme relation sociale, historique, ni caractérisé spécifiquement comme travail aliéné, salarié (4). Or, c’est la dépossession du travailleur de sa propre activité qui lui enlève le contrôle de sa propre vie. C’est l’activité humaine devenue marchandise, qui fonde les séparations. Chez Krisis, la notion de profit est absente, le concept d’exploitation compte peu puisque « la machine capitaliste n’a d’autre finalité qu’elle même » (p.18).
La valorisation bourgeoise du travail est placée au centre du fonctionnement du système dont le but serait de faire travailler les individus ! Ce discours – qui renverse la morale religieuse voyant dans le travail la vocation naturelle de l’homme – foisonne de formules moralisantes : « principe cynique », « système délirant », « loi du sacrifice humain », « croisade au nom de l’idole travail », ou encore « il vaut mieux avoir “n’importe quel” travail plutôt que pas de travail du tout est devenu la profession de foi exigée de tous » (p.14). Or, si le prolétaire s’entête à chercher du travail, n’est-ce pas parce qu’il ne peut pas faire autrement, la vente de sa force de travail étant son seul moyen de survie ?

Qu’est-ce qui caractérise la crise de la « société de travail » selon Krisis ? Voici des éléments de réponse : « Avec la troisième révolution industrielle de la micro-informatique, la société de travail se heurte à sa limite historique absolue. » (p.60). Plus précisément, « pour la première fois, on supprime davantage de travail qu’on ne peut en réabsorber par l’extension des marchés. » (p.62). Il s’en suit que, dans une société qui « n’aura jamais autant été une société de travail (…) le travail est devenu superflu. (…) c’est au moment même où le travail meurt qu’il se révèle une puissance totalitaire. » (p.14) (5). Krisis semble oublier que cette nécessité d’élever constamment la productivité du travail, de remplacer le travail vivant par des machines, est intrinsèque au processus de production de capital. En période de crise, toute la force de travail ne trouve pas preneur sur le marché et l’apparence du travail comme superflu n’en est que la conséquence. En tirer une interprétation de type « catastrophique » représente une mystification, c’est renouer avec l’approche millénariste, présenter les contradictions présentes du capitalisme comme indépassables. Tout au long de son histoire, le capitalisme a pu rétablir, au prix de la barbarie, des nouvelles conditions de production de profit, créer de nouveaux marchés, et se faisant se perpétuer. Le capitalisme va mal, mais il ne s’effondrera pas de lui même, il faudra bien l’intervention de forces sociales décidées à inscrire dans les faits un projet émancipateur. Là est la seule limite « absolue » du système.

La « rupture avec les catégories du travail », Krisis l’associe à un « projet de resolidarisation ». Celui-ci doit se concrétiser dans de « nouvelles formes d’organisations sociales (associations libres, conseils) (qui) contrôlent les conditions de la reproduction à l’échelle de toute la société » (p.95). Après avoir assimilé prolétariat-sujet historique, grève et intégration syndicale au mouvement ouvrier réformiste Krisis a pour ambition de poser les jalons d’une « nouvelle théorie de la transformation sociale ». De celle-ci émerge la proposition d’une auto-organisation autour d’une « lutte pour un fond de temps social autonome ». Sur ce thème, la lecture du Manifeste gagne à être complétée par d’autres textes du groupe(6). Et c’est alors qu’un épais brouillard tombe sur la ville !
Le secteur dit de l’« économie sociale » (ONG et associations) est défini comme « forme embryonnaire d’une reproduction émancipatrice et non-marchande », qu’il s’agit de « radicaliser et unifier dans la perspective d’un dépassement du système producteur de marchandises ». Un autre axe de lutte y est associé : « la paralysie du système nerveux de la reproduction capitaliste », par des grèves de camionneurs et les barrages des écologistes contre le transport de matières radioactives. Enfin, squats crèches autonomes, associations de consommateurs, coopératives, occupations de terres dans les pays pauvres, sont susceptibles d’organiser une « reproduction autonome » et contenir en germe l’exigence d’une production non-capitaliste. Les niches alternatives au sein de la société, les zones autonomes temporaires, refusées en théorie dans le Manifeste, sont repêchées dans la pratique. Toute insubordination est-elle subversive ? Comment ces « embryons » pourront-ils dépasser le système ? Peut-il y avoir dépassement sans rupture ? Voilà autant de questions que Krisis ne pose pas. Ici comme ailleurs, l’abandon des catégories de classe se fait au bénéfice d’une sorte de « front alternatif », proche de l’activisme citoyen.

Corporatisme oblige, Krisis n’oublie pas qu’« il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l’on puisse penser l’impensable. (…) Seule une critique du travail, nettement formulée et accompagnée du débat théorique nécessaire, peut créer un nouveau contre-espace public, condition indispensable pour que se constitue un mouvement social pratique contre le travail. » (p.92). Nous voici revenus au vieux schéma sur le rôle des intellectuels dans l’élaboration de la conscience. Si c’est cela « penser l’impensable », les réponses de Krisis sont tout aussi décevantes et prétentieuses que les projets des néo-réformistes critiqués. Les invectives de « bricoleurs réformistes » et de « théoriciens analphabètes » que les auteurs de Krisis dirigent aux défenseurs du salaire social risquent bien de se retourner contre eux. L’avertissement élogieux des éditeurs français – classant le Manifeste en troisième position au hit-parade de la radicalité, après Le manifeste du Parti communiste et De la misère en milieu étudiant – tombe à plat. La montagne a accouché d’une souris.

NOTES :
(1) – Robert Kurz, Ernest Lohoff, Norbert Trenkle, Manifeste contre le travail (édition française établie par Olivier Galtier, Wolfang Kukulies et Luc Mercier), Paris, éditions Léo Scherr, 2002.
(2) – Cf. dans ce numéro 10 de Oiseau-tempête, “Les bulles de l’utopie capitaliste” in « Les forteresses fragiles », p. 21.
(3) – En France, quelques textes posent les jalons de ce débat : L’économie de la misère, Claude Guillon, La Digitale, 1999 ; « La vraie mission de l’État », Charles Reeve, Oiseau-tempête, n° 7, automne 2000 ; « Revenu garanti : quelques interrogations malvenues », Nicole Thé, Les temps Maudits, n°11, octobre 2001 ; « Il faut mater le précariat ! », Laurent Guilloteau, Multitudes, n°8, mars-avril 2002 ; enfin, un ouvrage de synthèse, Garantir le revenu, Laurent Geffroy, La Découverte, 2002.
(4) – Ici comme ailleurs, la confusion entretenue entre les notions de « travail », d’« activité humaine » et de « travail salarié », producteur de marchandises pour autrui (le capitaliste), conforte ceux pour qui l’activité humaine ne pourrait que reproduire le travail aliéné d’aujourd’hui.
(5) – Le Manifeste reprend ici, à sa façon, l’idée de la « fin du travail », répandue depuis des années dans certains milieux dit« radicaux » et dont certains poussent les conclusions jusqu’à affirmer la disparition des classes sociales et donc de la lutte de classes.
(6) – « Antiökonomie und antipolitik », Robert Kurz, revue Krisis, n°19, 1997. Les citations sans référence se reportent à ce texte.
Quand la montagne accouche d’une souris : le groupe Krisis à la recherche des limites indéapassables du système.